Avril 1973, Record Plant studios sur la 44ème rue, les New York Dolls débarquent en nombre pour enregistrer leur premier album et rien ne se présente comme une séance de travail ordinaire. Le groupe, déjà célèbre pour son allure provocante et son attitude insolente, arrive non seulement avec sa sale réputation mais aussi avec des groupies, techniciens et quelques amis. Le producteur Todd Rundgren réalise que les séances de travail risquent d'être plus compliquées qu'il l'imaginait...
De leur côté, les Dolls sont rompus à l'exercice après plusieurs sessions dans différents studios anglais et new-yorkais. Pour eux, il ne s'agit pas de poser des chansons sur bande, il faut capturer la sauvagerie avec laquelle ils ont l'habitude de jouer, l'urgence et l'attitude d'un groupe qui existe depuis peu mais fait déjà beaucoup parler dans les clubs de New York, notamment au Mercer Arts Center. Leur son mélange le rock des 60's, le rhythm and blues et le garage. Des mecs qui rendent finalement Gary Glitter tout à fait présentable.
Leur dernière session, au Planet Studios en mars, les a mis en confiance, leur nouveau batteur Jerry Nolan arrivé en fin d'année précédente, est pleinement connecté au reste du groupe. Une alchimie qui repose plus sur l’énergie brute que sur la recherche de virtuosité absolue.
C’est précisément ce qui rend l’enregistrement difficile à canaliser, les Dolls ne cherchent pas la perfection sonore, ils arrivent comme un gang explosif dont il faut saisir l'énergie brute et c'est là que la difficulté commence pour Todd Rungren, musicien et producteur déjà reconnu. Son rôle est crucial, il doit servir de médiateur entre la folie du groupe et les exigences de Mercury Records et des managers Leber et Krebs qui veulent que l'album crache du pognon, beaucoup de pognon. Mais pour être une machine à cash, il aurait peut-être fallu que Mercury pose un peu plus d'argent sur la table car avec un budget de dix sept mille dollars, le groupe n'a d'autre choix que de travailler vite et de limiter le nombre de titres prévus pour l'album. Sur la grosse vingtaine de démos mises en boîte au mois de mars, certaines ne sont pas réenregistrées lors de cette session qui ne dure que huit jours ! Babylon, Showdown, Mystery Girls, It's Too Late seront finalement utilisées pour l'album suivant. De son côté, Rundgren n’est pas là pour lisser complètement le son, mais pour éviter que l’ensemble ne sombre dans le chaos total et la partie n'est pas gagnée...
L’une des forces de cet album est justement cette tension entre spontanéité et contrôle. Rundgren comprend qu’il ne faut pas trop dompter les Dolls, de toutes façons, il n'y arrive pas, Thunders lui tape très vite sur les nerfs, refusant d'accorder sa Les Paul ou bien quittant les studios sur un coup de tête pour aller s'acheter de la came. Il privilégie donc une production qui garde le mordant des guitares, le jeu nerveux de la section rythmique et l’intonation à la fois cynique et théâtrale de Johansen. Le disque sonne live, imparfait, parfois rugueux et c’est ce qui fait sa force. Mais il se raconte qu'en douce, lorsque le producteur s'absente, Johnny Thunders en profite pour augmenter le son des guitares et atténue celui du piano que Rundgren ajoute contre l'avis du guitariste.
À sa sortie, l’album ne connaît pas le triomphe commercial espéré par la maison de disque et le management mais son importance se mesurera ailleurs, dans l’admiration qu’il suscitera chez certains musiciens et dans l’empreinte qu’il laissera sur plusieurs scènes rock au fil des décennies suivantes. Avec le recul, beaucoup voient dans ce disque un pont entre le rock des 60's, le glam, le proto-punk et le punk lui-même. Et si les New York Dolls sont souvent associés au glam, c'est seulement à cause de leur look, car ce premier album n'a rien à voir avec la musique de Sweet, T-Rex ou encore Slade, New York Dolls est un disque de rock n'roll brut qui va très vite influencer le punk-rock, d'abord parce que les ex Dolls Thunders et Nolan vont fonder les Heartbreakers en 75 et aussi parce que des chansons comme Jet Boy, Personality Crisis et Looking For A Kiss pour ne citer qu'elles sont des chansons de rock brut très proches du punk.
Des chansons qui montrent aussi la richesse du groupe car derrière l’image de provocateurs décadents, les New York Dolls savent écrire des morceaux à la fois accrocheurs, nerveux et parfois étrangement mélancoliques. David Johansen incarne cette ambiguïté, il chante avec insolence mais aussi avec une forme de désenchantement. Les guitares de Johnny Thunders et Sylvain Sylvain, quant à elles, fonctionnent en duo avec une violence mélodique très particulière. Le son crade et urgent de l'album est plus proche du trottoir où tapinent les prostituées que des grandes salles de spectacle et ce disque ainsi que le groupe influencent donc plusieurs générations de musiciens, des punks de 77 jusqu'aux poseurs bronzés de Mötley Crüe et au-delà.
L'album voit le jour le 27 juillet 1973 aux USA et c'est très vite un échec commercial selon les attentes de la maison de disques et des managers... Une partie du public et des magasins le boudent à cause de sa pochette où le nom du groupe est écrit au rouge à lèvres sur une photo en noir et blanc de Toshi Matsuo. On y voit les membres du groupe maquillés et habillés en poupées new-yorkaises, comme ils ont coutume de le faire dans la vie de tous les jours, mais les esprits conservateurs y voient surtout un groupe de travestis, des drag-queens avant l'heure, des 'tantes', comme on les appelle à cette époque et dans un pays où l'homosexualité est encore un crime, ça ne passe pas. Pour certaines chaînes de magasins de disques, il est hors de question que cette pochette soit exposée en vitrine, pour d'autres, il n'est même pas envisagé de mettre l'album en rayon. La censure participe à l'échec commercial du disque malgré un effort promotionnel dans la presse spécialisée. Une publicité fait même le forcing avec un slogan un brin provocateur: Voici les New York Dolls. Un groupe que vous allez aimer, que ça vous plaise ou non. L'album se positionne à la 116ème place dans les charts US ce qui est toujours mieux que de ne pas être classé du tout. Le groupe part sur les routes pour le soutenir, coûte que coûte, obtient des articles dans la presse internationale et des passages radios avant de repartir en studio l'année d'après pour le deuxième album, Too Much Too Soon.
L.U.V.





Commentaires