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THE MUMMIES : CHAOS, GARAGE PUNK ET MORT-VIVANTS


The Mummies
se forment en 1988 à San Bruno, à une époque où le revival garage rock est quasiment inexistant en Californie. Le groupe s’inspire des gangs 60's comme The Sonics et The Seeds, ajoute l'énergie punk '77 avec la volonté de jouer lo-fi dans une indifférence totale pour la justesse ou la propreté sonore. Le résultat est volontairement brut et chaotique et c'est précisément pour ça qu'ils deviennent cultes au fil des années.

Trent Ruane (chant): pour passer le temps, on se lançait des idées pour créer le groupe le plus débile possible. Un jour, j'ai suggéré de se déguiser en momies. Ça a fait un tabac, alors on a foncé. Faut pas oublier que c'était les années 80, et l'humour était un peu différent à l'époque, avec Reagan et Bush, et tout ça. Franchement, c'était marrant à l'époque. Autre chose à savoir: on pouvait dénicher des trucs vraiment géniaux dans les friperies. On se relayait pour bosser dans ces boutiques, on y passait une semaine, juste pour décrypter leurs codes secrets. C'étaient généralement des lettres qu'ils inscrivaient sur les articles au cas où on enlevait ou changeait l'étiquette ; chaque magasin avait son propre code. Bref, Larry était le seul qu'on connaissait qui jouait de la guitare surf et qui volait à l'étalage, alors je l'ai contacté. Au départ, on était trois : Larry, moi à la basse et Maz à la batterie. J’ai proposé à Russell de nous rejoindre, et comme il n’a jamais hésité à faire une bêtise, il a accepté sans hésiter. On a donné une basse à Maz, on l’a installé devant un disque 'Apprenez la guitare comme Chet Atkins', et voilà : une basse saturée en trente-six heures, et les Mummies étaient nés.

Never Been Caught
The Mummies inventent donc un concept, les membres du groupe n'ont pas de pseudo, pas de nom de scène contrairement à certains autres groupes punks et ils cachent toute identité derrière leur déguisement de momies. On ne sait pas qui est qui derrière les masques et les bandelettes et ils se déplacent dans une vieille ambulance des années 60. La première est un Plymouth qui finit rapidement à la casse, moteur détruit, la seconde, la plus connue, est une Pontiac de 1963 bien abimée. Elle figure sur la pochette de l'album Never Been Caught et apparaît également sur une vidéo amateur réalisée lors d'un festival à Oakland en 2018. Cependant, est-ce la même? 

Trent Ruane est formel, il a vendu l'originale il y a bien longtemps en Angleterre: c'était une ambulance, une Pontiac Bonneville de 1963, pour être précis. Apparemment, le même modèle et la même année que celle utilisée pour transporter ce qui restait de JFK à l'hôpital. Bref, après la séparation du groupe, c'était devenu une vraie galère de conduire cette bagnole en ville, même pour faire les courses, alors j'ai fini par la laisser sur le parking juste à côté de l'ancien QG de Budget Rock. Et là, ça devient complètement dingue. Un jour, je reçois un coup de fil d'un Anglais intéressé par l'achat. Il laisse un message sur mon répondeur, et je le réécoute en boucle. J'ai l'impression de reconnaître une voix, mais impossible de mettre le doigt dessus. Ce n'est pas celle de Billy Childish, et je passe le message en boucle… Enfin bref, pour faire court, c'était Ian Dury ! Pensant que c'était une blague (parce que j'étais presque sûr qu'il n'était pas au mieux de sa forme à ce moment-là, et puis, franchement, qu'est-ce qu'il aurait bien pu faire de cette voiture de momies ?). Je l'ai rappelé et je lui ai dit que j'étais prêt à la lui vendre, mais que les frais de port allaient le ruiner. Il a insisté sur le fait qu'il était toujours intéressé, a marmonné un truc sur JFK (j'imagine qu'il marmonnait peut-être quelque chose à propos du Royaume-Uni et pas de JFK, mais vu son accent cockney, impossible de savoir), et on a conclu l'affaire. Je n'y ai pas gagné grand-chose, parce que je me sentais mal pour lui, vu qu'il allait devoir débourser une fortune pour un conteneur et le transport jusqu'en Angleterre. Bref, je n'y croyais pas à l'époque, et j'y crois toujours pas. Tout ce que je sais, c'est que j'ai reçu une liasse de billets et que j'ai expédié cette merde au Royaume-Uni.

The Mummies ne connaissent pas de succès immédiat et c'est loin de chez eux qu'ils commencent à attirer les foules, précisément à Seattle.

Trent Ruane: À nos débuts, la scène garage était quasi inexistante en Californie. En Californie du Sud, on trouvait des groupes qui reprenaient des morceaux garage pour faire un défilé de mode. Et ici, dans la baie de San Francisco, il y avait une scène mod assez importante dans les années 80, ce qui était ce qui se rapprochait le plus du garage. Notre tout premier concert a d'ailleurs eu lieu lors d'un événement mod (et le public n'a pas vraiment accroché). À nos débuts, on avait de la chance s'il y avait plus que le personnel des clubs pour venir à nos concerts (et ils étaient payés pour ça !). Cela résume assez bien notre 'incroyable potentiel' pour attirer les foules... jusqu'à notre premier concert à Seattle. Pour une raison qui nous échappe, on a cartonné là-bas. Beaucoup de groupes locaux nous ont pris sous leur aile, ce qui nous a valu une certaine popularité auprès du public.

Les enregistrements des Mummies deviennent cultes pour leur qualité lo-fi extrême. Saturation à gogo, voix distordues, son crade à tous les niveaux, comme enregistré dans un garage, une cave ou un local de répétition sans aucun traitement studio. Fans de singles, les Mummies sortent une grosse poignée de 7" originaux et splits entre 1990 et 1992, année de sortie de leur premier LP officiel, Never Been Caught. Souvent pressés en éditions limitées, leurs disques deviennent rares et chers (aujourd'hui, il est difficile de trouver un LP original à moins de 100 euros). 
Les compositions et reprises sont délicieuses de sauvagerie, un garage punk underground, vicieux et apocalyptique. 
Toujours en 1992 sortent deux autres albums, The Mummies Play Their Own Records, compilation au son plus que lo-fi puisque les singles utilisés pour les besoins du LP sont usés jusqu'à la corde. Fuck C.D.s! It's... The Mummies qui sort également en 1992 bien que le label mentionne 1989, et enfin, le CD bootleg Fuck The Mummies, leur premier véritable LP jamais sorti officiellement, augmenté ici de titres live.
Suivent Tales From The Crypt et Party At Steve's House en 1994 ainsi que les compilations Running On Empty vol. 1 & 2 en 1996. Mais la discographie des Mummies ne s'arrête pas là puisque le groupe se montre assez prolifique entre 1988 et 1993, année de sa séparation. Il enregistre dès que c'est possible et sort des disques sur divers labels en différents formats (singles, LPs, et même quelques CDs !), allant jusqu'à sortir des compilations après le split, comme Death By Unga Bunga !! en 2003.

Trent Ruane: nous avons enregistré presque tout sur un magnétophone à cassettes 4 pistes en rack. Malgré ces quatre pistes, nous enregistrions en direct, et la plupart du temps prémixés sur deux pistes. Par prémixage, j'entends que je gérais manuellement la console de mixage pendant l'enregistrement et que j'ajustais les niveaux à la volée, par exemple en boostant la piste de guitare pendant le solo (ou en la baissant quand elle sonnait mal). Cela facilitait grandement le mastering par la suite, car il n'y avait pas grand-chose à corriger ou à retoucher. De plus, cela laissait deux pistes libres pour des effets comme la réverbération. Nous utilisions parfois des réverbérations externes et des boîtes à écho, mais la meilleure réverbération provenait toujours de l'acoustique de la pièce. Nous enregistrions toujours là où nous pouvions faire du bruit pendant quelques heures. La seule fois où nous avons enregistré dans un véritable studio d'enregistrement, c'était à la BBC, lors de notre séjour à Londres.

Pour certains disques, dont les compilations, le groupe est souvent associé au label Estrus Records, propriété du guitariste des Mono Men, Dave Crider. Sub Pop les approche en 1992 mais les négociations se passent mal et les Mummies se fendent d'un courrier incendiaire adressé au label qui se termine par 'so, fuck off'.
 
Mazz: aux USA, Sub Pop fait des disques, des éditions limitées à 15 dollars pièce, leurs groupes font du heavy rock’n'roll à la Van Halen et surtout ils ne payent jamais les petits groupes qu’ils signent alors qu'ils font de l’argent avec. 
Trent : on a rien à faire avec des cons pareils ! 
Larry : aussi à Sub pop, ils font de la discrimination raciale. Russel a voulu y travailler mais ils n’ont pas accepté parce qu’il est chinois. Ils ne désirent pas d’employé chinois à Sub Pop. 
Mazz : Pour protester, on est allé manifester dans la rue devant leur bureau.
 
Reproduction du courrier envoyé à Sub Pop
Si les Mummies sonnent bien rugueux en studio, leurs concerts sont totalement abrasifs. Le groupe est connu pour des shows imprévisibles, allant parfois au contact physique avec le public (sans réelle violence, simplement des bousculades 'amicales'), 
le matériel est parfois jeté à terre sans ménagement mais ce qui reste typique d'un concert des Mummies dans les 90's, c'est le temps qu'ils passent à bavarder entre les chansons et le sens de l'humour qui n'est peut-être pas du goût de tout le monde. 

Trent Ruane: En réalité, nos longs échanges entre les chansons étaient dus à la qualité du matériel qu'on utilisait. Notre batterie tombait littéralement en morceaux en plein concert, obligeant le batteur à improviser des réparations à chaque fois. Heureusement, il était mécanicien de métier et il emportait toujours son énorme caisse à outils sur scène, sur laquelle on trébuchait immanquablement. Je taquinais aussi pas mal le guitariste pendant ses solos, genre en le tirant par la tête de sa guitare, en le débranchant ou en éteignant son ampli.

Du coup, on passait un temps fou à réaccorder la guitare ou à essayer de comprendre pourquoi elle ne sonnait plus. J'ai toujours trouvé ça hilarant que tous ces gens qui avaient payé pour voir un concert passent plus de temps à nous attendre qu'à nous regarder jouer. C'est vraiment à mourir de rire. On parle d'un pouvoir incroyable, un peu comme un marionnettiste. Bon, combien de temps je peux les maintenir captivés avant qu'ils ne se barrent ? La patience des gens a ses limites, c'est sûr, mais après quelques concerts, on finit par les cerner, et jouer avec ça, c'est grisant.

Les concerts renforcent leur réputation de groupe incontrôlable, impossible à intégrer dans un circuit professionnel classique. Ils peuvent jouer aussi bien dans des festivals que des petits clubs, toujours avec la même attitude de sales gosses

Trent Ruane: quand on jouait, on volait plein de trucs dans les clubs. Vraiment plein: des micros, des câbles, des pieds, des retours, de l'alcool, et oui, du fric. C'est un peu comme la malédiction de la Momie à l'envers (parce que cette fois, ce sont les Mummies qui volent). C'est pour ça que notre malédiction n'est pas aussi terrible que celle de ces enfoirés dans le film. Ça reste quand même la galère.

Le groupe se sépare en 1993 après une tournée européenne qui passe par la France où ils accordent une interview... à leur façon. 

Mazz (basse) : C'est la première fois que nous venons en Europe en tant que groupe. Nous avons fait trois dates et ce soir, c'est la seconde en France. Nous avons joué à Rennes. Nous y avons donné une interview radio avec une fille. Elle avait toutes ces 'grandes' questions sur les Mummies et nous n'arrêtions pas de faire des blagues. Cela l'a un peu perturbée. Elle ne comprenait rien. Elle était très triste, elle a fini par pleurer (rires de baleines des quatre lascars qui se lancent dans une imitation de la jeune fille effarouchée).

Les Mummies réapparaissent dans les années 2000 de façon sporadique jusqu'à cette année qui va les amener en Europe où ils joueront au festival Beat au mois de juin, en Italie.

Même s'ils restent underground en comparaison de groupes garage revival tels que les Fuzztones, par exemple, l’influence des Mummies est immense, ils sont les incontournables bad boys de la scène garage punk US de l'époque et montrent que le rock’n’roll peut exister sans image publique. 
En 1993, le fanzine Violence les qualifiait de 'plus sales gosses du garage 60's du moment'. Leur anonymat, leur son crade et leur refus de la normalisation font d’eux l’un des groupes les plus authentiquement punk des 90's. 

Fernand Naudin

Sources:

- Site officiel des Mummies.
- Fanzines Unbelievably Bad, Dig it!, Abus Dangereux, Violence, Kérosène.

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