Au tournant des années 90, alors que le punk américain oscille entre hardcore, grunge et rock alternatif, quelques mauvais garçons continuent de défendre une certaine idée du rock'n'roll sur trois accords, avec guitares saturées, batterie qui cogne et une attitude ouvertement désinvolte. Parmi ces joyeux trublions, les New-Yorkais Devil Dogs qui, en six petites années d'existence, vont laisser derrière eux une poignée de disques incendiaires et une réputation de groupe aussi bruyant qu'efficace.
L'histoire commence en 1988 avec Rat Bastards, une formation new-yorkaise réunissant Andy Gortler (guitare, chant), Steve Baise (basse), Joey Psycho (guitare), Eric T (batterie) et Pete Ciccone (guitare, chant). Le groupe entre en studio pour enregistrer son premier album sous la houlette de Billy Childish, invité à New York par Tim Warren, patron de Crypt Records. Mais les choses tournent rapidement au vinaigre, des tensions répétées provoquent la séparation du groupe en pleine session. Gortler et Baise décident néanmoins de poursuivre ensemble avec un autre batteur, Paul Corio. Les Devil Dogs sont nés.
En avril 1989 paraît leur premier album éponyme sur Crypt Records. Seize titres produits par Mike Mariconda qui sentent la bière tiède, la sueur, les amplis en surchauffe et les nuits de beuverie. La recette est simple et redoutablement efficace: garage sixties, punk-rock et rock'n'roll primitif. Les influences sont évidentes: Sonics, Dictators, Dead Boys, New York Dolls, sans oublier toute la tradition rebelle du rock'n'roll des 50's.
Andy Gortler balance ses riffs avec une sauvagerie et une énergie communicatives, tandis que Steve Baise et Paul Corio assurent une base rythmique au millimètre. Baise partage également le chant sur certains morceaux et les textes ne font pas dans la dentelle. Le groupe cultive volontiers la provocation avec un humour aussi grossier que décomplexé. The Devil Dogs sont là pour faire la fête et raconter des histoires avec un esprit bien punk comme dans la chanson 354 lorsque Gortler invite une fille à aller faire un tour avec son Hot Rod et manger chez... Burger King !!! Outre huit compositions originales, l'album propose des reprises des Beach Boys, DMZ, Dictators et Ramones, ainsi que quelques titres signés Billy Childish aux paroles très provoc’ pour l'Amérique puritaine de George Bush (c’mon babe, suck the dog, you know you wanna, get on your knees and suck the dog, treat me like a god).
En 1990, le trio remet le couvert avec le mini album Big Beef Bonanza!, toujours chez Crypt Records. Quatre titres par face et une quantité impressionnante de rock'n'roll ultra sauvage à la minute ! Le groupe commence alors à se faire un nom au-delà des frontières américaines. Les compositions originales côtoient cette fois des reprises de Fun Things, Shadows Of Knight et Freddy Cannon. Une première tournée européenne lui permet de conquérir un public enthousiaste et des fanzines français comme A Little Bit Of Rockin', Violence, Dig it! et Abus Dangereux ne tarissent pas d'éloges à son sujet. La réputation des New-Yorkais grandit et leur musique trouve naturellement sa place auprès des amateurs de garage, de punk et de rock n'roll qui sentent le whisky et la fête.
De retour aux États-Unis, Paul Corio quitte le groupe et Dave Ari prend sa place derrière les fûts. L'année suivante, c'est son tour d'être remplacé par Mighty Joe Vincent. Alors que la vague grunge déferle sur les États-Unis et l'Europe, Nirvana en tête, les Devil Dogs restent fidèle à leur punk n'roll graisseux et connaissent un succès grandissant à travers le monde. Courant 91, après l'Allemagne, ils passent en France et en Espagne accompagnés d'un second guitariste, leur premier producteur Mike Mariconda. Gildas Cosperec fait une chronique des dates à Bordeaux et Toulouse dans Abus Dangereux (Face W, octobre novembre 1991). Les quelques potes qui les ont vus au Jimmy de Bordeaux ont probablement encore quelques acouphènes, les 'Chiens du Diable' n'ayant pas fait dans la finesse ce soir-là, paraît-il.
Le Japon s'enthousiasme pour les Devil Dogs au point qu'ils y effectuent une tournée. Leur passage est immortalisé sur le EP The Devil Dogs Live, enregistré au Jamm Club de Tokyo. La collaboration avec Crypt Records se poursuit et les sorties s'enchaînent. En 1992 paraît We Three Kings, un album particulièrement représentatif de leur style. Le trio y aligne des morceaux nerveux et directs comme Strip Search, Rock City U.S.A. ou Whip It Out qui illustrent parfaitement son savoir-faire, riffs assassins, refrains immédiats et énergie débordante. La même année, la compilation 30 Sizzling Slabs permet de retrouver une bonne partie des premiers enregistrements.
Mais c'est probablement avec Saturday Night Fever, paru en 1993, que les Devil Dogs atteignent leur sommet discographique. Pour l'occasion, le trio traverse le pays et rejoint Seattle afin d'enregistrer l'album dans des conditions live au Egg Studios sous la direction de Kurt Bloch, guitariste des Fastbacks et producteur reconnu. Le résultat est particulièrement réussi, le son gagne en puissance et en précision sans perdre cette spontanéité grâce aux prises directes et à la présence de quelques amis qui mettent l'ambiance dans le studio. Les guitares sont plus tranchantes, les titres vraiment inspirés et les mélodies toujours aussi accrocheuses. Back in the City, Sweet Like Wine et leur reprise de Dance With You Baby des Victims comptent parmi les grands moments de cet album.
À cette époque, les Devil Dogs sont devenus une véritable référence pour les amateurs de garage punk'n'roll. Ils partagent le même goût pour le rock sauvage, rapide et totalement décomplexé que des formations comme les Streetwalkin' Cheetahs, New Bomb Turks et Raunch Hands. Mais toutes les bonnes choses ont une fin et en 1994, les Devil Dogs publient ...Stereodrive! ainsi que les EP L.B.M.F. (Laid Back Mother Fuckers) et Choad Blast! avant un split inévitable. L'enthousiasme s'est essoufflé, le groupe se sépare à la fin de l'année, laissant derrière lui une discographie particulièrement solide. Par la suite, Crypt Records contribue à entretenir la mémoire du groupe à travers la compilation Bigger Beef Bonanza! en 1996 avant une reformation vers 2012.
Les Devil Dogs restent l'un des meilleurs exemples de ce que le punk n'roll américain a produit de plus excitant à la charnière des années 80 et 90. Un rock'n'roll joué avec les tripes, dans l'esprit des Dead Boys et des New York Dolls, avec cette énergie brute qui donne envie de monter le volume jusqu'à faire trembler les murs. Six ans d'existence, des albums indispensables et suffisamment de décibels pour laisser une trace durable dans l'histoire du rock.
Fernand Naudin





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